Installé confortablement dans son fauteuil club, il serrerait un verre de Romanée Conti de sa poigne épaisse. Son blackberry serait à l’état de veille, sur la surface transparente de la table de salon. Pas besoin de vérifier la note B5/28 (B pour Bobonne ? s’était-elle interrogé à propos du classement énigmatique de son mari, 28 indiquant la semaine en cours et 5 le nombre de mariages). De mémoire, il ferait défiler le chapelet des tâches qu’il lui assignait chaque dimanche soir et dont il vérifiait la progression minutieusement. En fin de tirade, il reviendrait à la charge :
« Alors les vacances, enfin organisées ?
- Je viens de recevoir le programme. L’Angleterre. »
Elle ne le regarderait pas, pas plus qu’elle ne s’attarderait sur le dessin délicat de leur tapis chinois. Un éclair d’insatisfaction précèderait les mots incrédules qui éructeraient de sa large bouche. « L’Angleterre. Mais tu es folle ! Je t’ai demandé des vacances ; c'est-à-dire de l’exotisme, de la détente, du dépaysement. Tu m’envoies dans ce pays moche à souhait où il fait froid, il pleut. Franchement, comment as-tu pu penser à … ça ?! » Elle se tairait. Elle ne parlerait ni des roses, ni de la Tate Gallery. Ne mentionnerait pas Shakespeare. Elle verrait alors sa bouche s’ouvrir pour proférer la phrase fatidique et s’interrompre au beau milieu, la voix encombrée de reproches. Cette phrase qui les avaient éloignés l’un de l’autre depuis le début de leur mariage.
« Et on mangera quoi ! Et on boira quoi ? De la pisse d’âne, là-bas il n’y a pas même de vin ! » Elle verrait ses petits yeux s’enfoncer dans la graisse comme aspirés par un tour de vis, son double menton flageoler et une angoisse palpable secouer les plis de graisse qui drapaient sa silhouette courtaude. Il se lèverait et sortirait, l’air courroucé. Renversant son verre de vin, le troisième depuis qu’il était rentré.

Elle n’en pouvait plus de ces destinations bouffies de visites de caves et de restaurants grandiloquents. Elle saturait des tinto de la Rioja, des blancs de la vallée du Rhin, du Sidi Brahim, du Tokay, des cépages Carmenere du Chili et Chardonnay australiens, du tanin des crus de l’Afrique du Sud. Elle voulait un banc en bois sombre et des solives, avec Purcell en musique de fond. Et attraper l’instant magique où ses songs and catches envahiraient un pub comme sous les Stuart. Et trinquer, à une douce période de jeûne et de carême, une bière blonde et délicatement mousseuse au col au creux de sa paume. Une seule question la taraudait encore, alors qu’elle entendait avec délice l’ouverture de Guillaume Tell sur Inter, prélude à la verve ensoleillée de Frédéric Lodéon : ferait-elle le voyage seule ou son mari accepterait-il l’armistice ?

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