Phase 1 : Étendre la chaîne sur le sol en démêlant les maillons. Les dispositions toutes particulières des chaînes à neige à s’emmêler de façon inextricable sont bien connues. Elles font cela aussi bien que les fils électriques ou les fils de pêche. Malgré cela, nous parviendrons courageusement, à l’aide de nos petits doigts gelés, à donner à notre tas de maillons une apparence de chaîne à neige.

Phase 2 : Passer la chaîne derrière la roue du côté de la manille jaune (prise mâle) afin que les deux parties d’accrochage mâle et femelle se retrouvent à l’extérieur. Sans mauvais esprit ni scepticisme aigu, la phase deux me paraissait déjà plus délicate à mettre en œuvre pour une première utilisation, d’autant plus que les roues de la voiture stationnaire étaient braquées à l’extrême et bloquées par des plaques de neige glacée. Malgré ces difficultés supplémentaires, et bien que n’ayant jamais joué à la manille, je parvins après un nombre de tentatives certain, couché dans une neige dont je situe la température très en dessous de zéro, mais dont la blancheur n’avait plus rien à voir avec OMO ou Ariel, je parvins, dis-je, à faire glisser l’ensemble du dispositif derrière la roue, afin que les deux parties d’accrochage mâle et femelle se retrouvent à l’extérieur. Cependant, cette manipulation avait quelque peu ré-emmêlé les maillons qui ne me paraissaient pas se trouver dans une position idéale pour aborder la phase numéro trois.

Cependant que j’étais prostré à genoux dans la neige devant la roue, l’air hébété et le regard hagard (Il paraît qu’au Moyen-âge, déjà, le supplice de la roue donnait à ses victimes un air hébété et un regard hagard), Chris poursuivait la lecture des stations de mon chemin de croix :

Phase 3 : Lever la chaîne aux trois quarts de la roue et accrocher le câble. Voilà qui fut nettement plus difficile et qui paraissait même impossible. Il me fallait unir ensemble les deux parties d’accrochage mâle et femelle, et les deux protagonistes étaient plus proches du divorce que du mariage. Sans mentir, il m’a fallu des trésors de diplomatie et de patience pour que cette cochonnerie de câble daigne se lever aux trois-quarts, et que les deux parties se rejoignent. Heureusement que je recèle une endurance à toute épreuve, et qu’on ne peut trouver personne plus persévérante que moi. Ce sont mes deux qualités principales après la modestie.

En fait, c’étaient mes deux qualités principales jusqu’au moment où Chris m’a dit :

Phase 4 : Accrocher les deux extrémités vertes de la chaîne. Les maillons de la chaîne avaient exploité mon inexpérience pour danser la carmagnole, et dans l’obscurité régnante, je n’aurais su dire s’ils étaient verts, bleus, jaunes, ou rouges. Ils étaient tous gris et affreusement gelés. Alors, je crois que j’ai dit que j’en avais marre, que je laissais tomber, que, de toute manière il y avait encore une douzaine de phases de montage de ces satanées chaînes, et qu’on était encore à la première roue. J’ai rappelé à Chris qu’il y avait deux roues à l’avant des voitures, et que je ne comptais pas passer le reste de la nuit à faire l’idiot sur le bord du chemin. Je lui ai dit aussi qu’il suffisait de téléphoner à l’hôtel depuis une cabine téléphonique, et que s’ils voulaient nous voir arriver, ils n’avaient qu’à venir nous chercher, nous et nos bagages. Après tout, le client est roi, c’est bien connu. J’ai en effet un esprit de décision hors du commun dans de telles circonstances. Je dois vous avouer que c’est ma deuxième qualité principale lorsque je renonce à l’endurance et la persévérance.

C’est à ce moment-là que Chris a pété les plombs. Elle s’est mise à trépigner, et à proférer des blasphèmes et des injures dont je n’aurais pas seulement imaginé qu’elles puissent exister. Elle a dit qu’on était des bons à rien, pas même capables de poser des chaînes sur une voiture, en des termes que je voulais vous rapporter pour que vous saisissiez à quel point il ne s’agissait pas d’invectives banales et courantes, mais de fortes et substantifiques malédictions, compliquées et fort significatives, qui embrassaient toute la durée de notre existence, s’étendaient même à l’avenir le plus éloigné de notre vie familiale et professionnelle.

Et puis, à la réflexion, je ne peux pas répéter ce que m’a dit Chris. Je manquais peut-être d’entraînement pour le montage des chaînes, je l’avoue, mais rien n’excuse la violence de langage et la grossièreté d’expression, surtout chez une femme bien élevée...

Les chaînes ne se sont pas fait prier pour réintégrer le coffre de la voiture. Chris, dont la tension prenait de l’altitude, parlait comme si elle s’était trouvée au bal des pompiers, juste à côté des baffles. Dans son énervement, elle ne retrouvait pas le prospectus de l’hôtel avec son numéro de téléphone et m’accusait de l’avoir perdu. C’est alors que j’ai eu mon premier infarctus. Personne ne s’en est rendu compte, et je n’ai rien dit, mais en tournant la tête pour vérifier la circulation avant de m’engager à nouveau sur cette route-patinoire, j’ai senti une raideur dans le cou et comme un coup de poing dans le dos. J’ai toujours beaucoup de mal à exprimer ce que je ressens physiquement, et lorsque j’explique les subtilités de ma douleur, je sens bien que je lasse mon auditoire.

Un jour, je mourrai devant un docteur endormi.

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