Impromptus Littéraires Les Impromptus Littéraires

Les Impromptus Littéraires
Coitus impromptus V.4.0

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mercredi 11 janvier 2012

L'Arpenteur d'étoiles - la tour

L’Intersection des axes. (texte long)

Un cache cœur. Elle portait un cache cœur bleu sur une robe claire.
Je signais mollement un livre de reproductions de mes dernières photos. Ouvrage scandaleusement cher d’ailleurs. M’accommodant assez bien d’un sentiment mêlé de fierté et de honte vague j’écrivais les formules toutes faites qui accompagnent les dédicaces. Je griffonnais en pensant à autre chose, tout en accordant une attention souriante et assez commerciale aux quelques inconditionnels qui se pressaient devant la table installée au fond du local où s’exposaient les originaux. Parfois, on me donnait même du « maître ». Je m’imaginais un instant notaire ou avocat derrière un bureau d’ébène, puis balayais bien vite cette vision d’épouvante pour réintégrer mon costume négligé chic, d’artiste plutôt côté.
La séance de signatures s’achevait comme se vidait la galerie. Je serai bientôt débarrassé de ce pensum. Rencontrer « son public » est indispensable et peut devenir agréable pour peu qu’on y mette un peu du sien, comme le soulignait mon agent souvent irrité par mon manque d’entrain à répondre à ce genre de sollicitation.

Qui pouvait encore porter ainsi un cache cœur noué sur le devant ?
Une silhouette longiligne. Un visage encadré par un carré châtain. De grandes lunettes qui mangeaient une partie du visage. Elle n’avait pas acheté le livre, mais regardait les photos avec intérêt. Elle semblait chercher quelque chose. Elle scrutait chaque cliché. Son regard de myope lui donnait une raison supplémentaire pour coller le nez au cadre avec un air mutin et sérieux à la fois. Elle portait en bandoulière un grand sac en toile écrue. Je m’approchais :
- Ces lunettes emprisonnent tristement l’eau claire de vos yeux ; vous devriez essayer les lentilles.
- J’ai trop peur d’y rencontrer des pierres oubliées et de m’y casser les dents, cher monsieur l’artiste.
Ce « monsieur l’artiste » où pointait une ironie irrespectueuse aiguisa plus encore ma curiosité.
- Ce serait bien dommage. Votre sourire y perdrait son éclat et le monde sa lumière, chère mademoiselle la visiteuse du soir.
- Méfiez-vous des visiteurs du soir, ils sont souvent plus sulfureux qu’il n’y paraît.
- Et se plaisent à jouer avec le feu, dit-on … mademoiselle ?
- Isoline. Elle le dit avec un froncement du nez.
- Un prénom comme un hennin de soie.
- Même en soie, les hennins étaient pointus. Ne l’oubliez pas, François … C’est bien ça ?
- Mon nom de scène, fis-je dans un sourire. Mon vrai prénom, vous allez rire, est Hugues-Thibault
- Comme une cotte de maille sous un mantel azur. Mais cessons-là cette joute vaine et venez avec moi.

La galerie était maintenant vide. Il ne restait qu’elle et moi. Elle me prit par la main et m’emmena devant une de mes photos. La plus grande et la mieux éclairée. Je me sentais un petit garçon mené au tableau noir par une institutrice dont il perçoit confusément ce qu’il ne peut encore nommer le pouvoir érotique. Mon sentiment était nettement moins confus.
- Comment avez-vous fait ça ? Elle montra d’un geste large le cadre et me lança un regard interrogateur et sévère.
- Avec un Leica. Et je travaille toujours l’argentique avec priorité à l’ouverture en l’occurrence. Pour la profondeur de champ, bien sur.
- Ne vous moquez pas de moi, monsieur l’artiste. Ce cliché est impossible. Je veux dire « irréalisable ».

Elle continua :
- D’ailleurs il suffit de le considérer plus attentivement pour deviner la supercherie. On aperçoit alors le grain léger de la toile. Car c’est bien d’une toile qu’il s’agit. Vous avez photographié un tableau, monsieur Hugues-Thibault. Fort bien, avec un talent indéniable, mais c’est la photo d’une peinture et non d’un site quelque part en Quercy ou en haute Provence.
- Mademoiselle Isoline, vous avez le regard aussi aiguisé que l’esprit. Je confesse en effet que cette photo est bien celle d’un tableau. J’en tire presque plus de fierté que si je l’avais prise au naturel, car le travail fait sur la matière est particulièrement réussi il me semble. Il fallait un œil d’expert pour le découvrir. Mais est-ce donc si grave ?
J’étais malgré tout un peu mortifié que la demoiselle si charmante fut-elle ait découvert la chose, mais encore plus surpris que personne ne m’en eut fait la remarque auparavant.
- Et d’abord, pourquoi dites-vous que le cliché est « irréalisable » ?
- Mais parce que ce lieu est détruit depuis plus de trois siècles, monsieur l’artiste.

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Arthur Hidden - La tour

Je suis si fatigué. Tous ces appareils qui clignotent autour de moi… Je n'ai plus longtemps à vivre ... Je me tais... Je ne sais pas si je pourrais parler... Je ne sais pas si je reste éveillé... Ma quatrième femme rode... Elle a le droit d'espérer ma mort... Cet écart d'âge... Tout cet argent... qu'elle n'aura pas ...

J'avais dix ans. Je lisais Ivanhoé. Je rêvais à la tour en ruine. La vieille porte en bois. Trop petite. Usée. Une porte de cabane à outils qui tenait par une chaîne accrochée à un cadenas. Pas une porte de château. Sur le bord, par le trou de la chaîne on ne distinguait rien. Trop noir. Il y avait un passage secret, un souterrain, des oubliettes, un trésor. J'en étais sûr. J'en rêvais la nuit.

Il m'a fallu trois ans pour oser. Forcer le cadenas. Une lampe torche. Des gravats. De vieux chiffons. Pas de passage secret. Pas de souterrain. Et trente secondes pour me faire choper par le père Mathieu. L'oreille qui fait mal. L'haleine de l'ivrogne. La menace de tout dire à mes parents, à monsieur le maire. Les bouteilles de vin que j'ai dû subtiliser en douce dans la cave de mon père jusqu'au moment où je suis parti pour étudier à Toulouse. Ma réussite dans les affaires. Ma fortune. Mes mariages. Mes divorces. Mon retour au pays. Cette tour en ruine rachetée, réhabilitée. L'inauguration par le maire avec le préfet. Ce discours: « Grâce à vous, huit cents ans après sa construction cette tour est repartie pour huit cents ans ... »

Et le trésor ? Dans huit cent ans un gamin de treize ans forcera la porte d'une tour en ruine. Il trouvera sous une trappe dissimulée cent lingots d'or que j'ai amenés dix par dix après la fin des travaux. Cent lingots que ma femme n'aura pas. Je vais mourir... Je tends la main à ce ga...

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Adrienne - La tour

Pour se rendre dans les appartements de la duchesse, la nuit, le duc de Montefeltro a deux possibilités : soit il prend à l’intérieur du château un dédale de couloirs, de salles et de portes, et risque à chaque mètre de renverser un bibelot, de heurter un meuble ou de se prendre les pieds dans un tapis. Soit il sort par la petite porte qui donne sur une terrasse-jardin, longe le mur, respire les senteurs de la nuit et rentre directement chez la duchesse par une porte dont lui seul a la clé. La lune et le ciel étoilé suffisent à éclairer son chemin.

Dans la tour, les hommes de guet l’entendent passer.

- Voilà notre duc qui va présenter ses hommages à madame, rigole Alberto.
- Je parie, dit Guido, le plus ancien, qu’avant une heure il est de retour chez lui.

Les pronostics de Guido épatent toujours le jeune homme : une heure, ou deux, ou la nuit entière, il se trompe rarement. Aussi Alberto se garde-t-il bien d’engager un pari :

- Je te crois sur parole, Guido ! Mais diable, je n’arrive pas à comprendre comment tu fais pour savoir !

Guido sourit d'un air faussement modeste. Il aime entretenir sa légende. Jamais il ne dira d'où il tient toute sa science.

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JCP - La tour

Les neuf victoires de Li Han-siong

Il combattit neuf jours il combattit neuf nuits ;
On entendait ses cris on entendait leurs cris :
Une rumeur furieuse emplissait la montagne
Et son écho terrible emplissait les campagnes.

Des flots de sang rageurs fumaient sous les bouleaux,
Courant par les vallons en cascades vermeilles,
Colorant les prairies d’un effrayant tableau,
Où l’on n’entendait plus bourdonner les abeilles.

Le premier jour fini s’élevait un grand cri,
A l’aube du second une plainte profonde ;
Mais au bout de neuf jours c’est par le sang tari
Que l’on revit couler la plus pure des ondes.

Des neuf dragons vaincus on fit à Li Han-siong,
Digne des empereurs, une immense ovation ;
En exquises lamelles on trancha les neuf bêtes
Et l’on rompit ainsi une trop longue diète.

Par une haute tour coiffée d’un pieu de jade
Fut immortalisé l’exploit jamais conté ;
Du Fils du Ciel lui-même une vive accolade
Assura Li Han-siong de toutes ses bontés.

Le héros du combat que tous les rois vénèrent
Fut élevé au rang des immortels vivants,
Et l’on fit une croix au calendrier des Han
Pour célébrer toujours le début de cette ère.

Où lire JCP

Claudie - La tour

LE MYSTERE DE LA TOUR

La lumière rose se dilue sur les pierres blondes de la tour, dénudant au passage les bourgeons collés aux arbres griffus. On y accède par un chemin étroit qui se perd entre les seins des collines. Un chemin où pousse le thym et la lavande et où s’égarent encore des épis de blé. Les vestiges de la tour de garde sont en fait ceux d’un moulin aux ailes arrachées par le temps. Les sacs de farine ne s’entassent plus sur ses flancs et l’âne ne tire sa carriole que dans les souvenirs de la vieille Célestine.
Ils sont venus de Paris mazette ! Avec des caméras et des micros. Ils cherchent l’authentique, la ruralité pour boucler une série de reportages sur les métiers d’autrefois. Ils ont entendu parler de l’histoire d’un homme qui s’est pendu aux ailes de son moulin quand l’industrie a supplanté le dur labeur du meunier. Célestine cherche dans sa mémoire qui fuit. Les détails lui échappent. Oui, elle connaissait Jean et son âne gris. Elle ferme les yeux et entend le martèlement des sabots vifs sur la pierraille. C’était un gentil garçon le Jean et il savait comme personne rhabiller les meules et la déshabiller elle mais çà, c’était leur secret. Oui, c’est bien triste, mais ces messieurs de la télé sont trop curieux. Le meunier n’avait pas supporté l’implantation de la minoterie qui lui volait sa clientèle et un jour on l’avait vu se balancer sur les ailes mues par un fort vent d’hiver. On l’avait allongé dans la carriole tel un sac de son et on lui avait fait un bel enterrement avec des chevaux caparaçonné de noir. Oui, le maire anticlérical et tous les notables avaient suivi la procession. Cela avait fait du bruit dans la région. Le moulin avait perdu ses ailes et sa toiture prenait l’eau. Le maire l’avait remplacée par de belles tuiles vernissées et les corneilles avaient déserté les lieux. La tour avait perdu de son âme mais gagné des rondeurs changeantes dans le soleil du printemps.
Célestine le soir venu, prendra son bâton ferré et marchera sur le chemin oublié. Elle marmonnera et demandera à son meunier de lui pardonner d’être partie avec un hâbleur de la ville. Elle sera de nouveau jeune et leste. Il l’attendra et lui ouvrira ses ailes protectrices. Il s’apaisera quand elle lui rendra visite et ne hurlera plus sa douleur de l’avoir perdue dans le vent glacé de l’hiver.