« J’ai appris ce matin les deux plus affreuses nouvelles qui soient : John, mon fiancé depuis hier, a été tué d’un coup de couteau en plein cœur. L’assassin n’était autre que mon amant. Je n’ai rien dit. Mon trouble a pu paraître à ma mère étonnant, je connaissais à peine celui qui m’était dévolu pour mari, mais elle n’en a rien laissé paraître.
L’homme, le criminel, se dissimulait à peine et n’a opposé aucune résistance. Il a avoué le crime, mais pas le mobile. Il sera pendu demain matin dans la cour de ce château de Laze où je suis née et où j’ai passé ma petite enfance avant le couvent. La reine qui assistait aux fiançailles en a décidé ainsi.
Je n’aurais pas dû consentir à ses désirs, mais il était si beau, si fougueux, si amoureux….Je savais que notre relation ne pouvait être durable, mais après le couvent, je voulais m’amuser et les garçons guindés qu’on me présentait n’avaient aucun charme à mes yeux. Lui savait tout de la nature et du jardin et il m’a appris plus que ce que j’ai pu apprendre au couvent, tant de choses sur la nature, les plantes, les animaux et leurs mœurs si naturelles pour lui, que faire l’amour avec lui était un moment très tranquille loin du château .
Il me suffisait de prétexter le besoin d’une longue chevauchée dans la campagne pour calmer mes nerfs fragiles, il est vrai.
Le soir de mes fiançailles, je le devinais, tapi dans le jardin, nous regardant danser. Jamais, je n’aurais cru qu’il pût être jaloux à ce point. Pourtant, quand la main de John s’est posée sur la mienne pour que nous entamions ensemble le croquembouche, je n’ai pas pu m’empêcher de frissonner sous sa main froide et sèche.
J’aurais voulu lui faire passer au condamné, un mouchoir imprégné de mon parfum, pour qu’il le garde avec lui jusqu’au dernier moment, mais l’on m’a mise en grand deuil, et je suis confinée dans ma chambre jusqu’aux obsèques de John, et même après.
J’ai juste pu obtenir de Nounou, après mille baisers, qu’elle me laisse porter ce message avec un lumignon, dans cette tour où il rangeait ses outils de jardinier et devant laquelle je l’ai rencontré la première fois. Je vais veiller à ce que cette tour soit toujours entretenue, car elle était le réceptacle de nos échanges de rendez-vous, que nous brûlions aussitôt.
Que vais-je devenir ? Je viens d’avoir vingt ans et déjà, la vie me semble impitoyable. »
Lord Gordon replia le message qu’il venait de découvrir entre deux pierres disjointes. Sa femme tient tellement à l’entretien de cette tour qu’il ne veut pas la contrarier. Après tout, le château est à elle. Il avait bien entendu des bribes d’histoires jetées par une bouche étourdie ou malveillante, mais il n’y avait guère prêté attention. On avait surtout insisté sur la fragilité de son épouse et du soin qu’il devrait mettre à ne point trop la contrarier, mais il était d’un naturel conciliant, cela n’avait pas posé de problèmes jusqu’à aujourd’hui.
Qu’allaient-ils devenir maintenant tous les deux partageant le même secret, sans jamais pouvoir en parler ?