Impromptus Littéraires Les Impromptus Littéraires

Les Impromptus Littéraires
Coitus impromptus V.4.0

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lundi 30 janvier 2012

Marotte - Ferroviaire

On voit de drôles de choses dans un train, pensait Albertine.
Assise dans le bureau du chef de la gare St Lazare, elle pleurait. Hyacinthe, son mari, avait disparu. Pour leur anniversaire de mariage, le 13 août 1876, il lui avait offert le voyage jusqu’à Meudon , dans ce transport infernal, le chemin de fer. C’était la grande mode, la folie des parisiens. Ce qui les excitaient le plus : les wagons à impériale. « Une vue extraordinaire, cher ami, croyez-moi ». Se précipitant à s’étouffer dans l’étroit escalier de fer qui menait à ces places aériennes, c’était à ceux ou celles qui seraient les premiers installés. Les dames, heureusement, avaient depuis peu abandonné la crinoline mais devaient relever leurs longues robes, permettant aux polissons de pincer les mollets, ce qui était d’ailleurs une distraction fort prisée. Pour l’heure Albertine attendait le chef de gare parti chercher la police. Elle revoyait le départ de Meudon et l’incroyable bousculade, préférant monter dans le wagon en laissant Hyacinthe aller sur l’impériale. Des pensées jalouses agitaient son esprit, « et s’il était parti avec une autre, profitant du voyage et de la cohue, dans la foule, elle n’aurait rien vu », non, elle eut honte, ce n’était pas un homme à perdre la tête . Elle se sentait coupable de l’avoir laissé seul. La porte s’ouvrit, le chef de gare et deux policiers en civil entrèrent.

- C’est vous la femme Larivière ? demanda l’un d’eux sans ménagement.
Albertine fit un signe d’assentiment.
- Nous pensons avoir retrouvé votre mari, la description des vêtements correspond.
Elle comprit aussitôt et ne pouvant en entendre davantage, elle s’évanouit. En effet, Hyacinthe était tombé du train et, horreur, s’était fait décapiter par un pont. Il avait finalement bien perdu la tête !

Les wagons à impériale furent retirés des transports, les voyageurs tombaient en cours de route et certains imprudents furent en effet décapités par un pont. La gare St Lazare est la première gare parisienne.

Claudie - Ferroviaire

On voit de drôles de choses dans un train… Je réponds d’un hochement de tête à l’homme qui s’adresse à moi d’une voix de fausset. Je n’aime pas être dérangé et le trajet sera long en compagnie de cet individu qui s’installe en face de moi, les bras protégeant une sacoche de vieux cuir. Des carrés de vie encadrés de fils électriques, s’impriment à grande vitesse sur la vitre : coins de campagne maigrichonne, flèches des églises pourfendeuses de nuages, petites gares vides. Mon regard se noie dans le crépuscule qui s’installe, je n’entends plus le bruit de mastication de mon voisin qui attaque un sandwich, je n’entends plus le bruit des passagers fumant dans le couloir, ni celui des chariots poussés par des employés badgés et peu amènes. Je sais que le voyage avec elle n’était pas possible, le voyage de l’amour en général. Les illusions se perdent sur les quais anonymes, dans chaque pas perdu des salles d’attente glaciales. Mes yeux maintenant sont pleins de larmes, je voudrais ouvrir la fenêtre, respirer l’air enfumé du soir, sentir la vie de nouveau emplir mes poumons et le sang vif couler dans mes veines. Je n’ose pas bouger, je ne veux pas parler à l’individu qui me dévisage avec curiosité. Il a un aimable sourire et me tends un morceau de son sandwich. « Tenez, jeune homme, il faut vous nourrir, vous êtes si pâle ». Sa sollicitude me pèse, elle est feinte. Je le remercie assez sèchement puis le détaille à mon tour. Il me ferait presque sourire avec son complet gris, sa cravate tirebouchonnée et ses cheveux plaqués à la gomina si j’avais envie de sourire. Il le sait que je suis au plus mal, il le sent, il m’observe depuis le début du trajet …

Le train ralentit avant de s’engager dans un tunnel, les ampoules s’allument au plafonnier. Le visage de l’homme est verdâtre sous la lumière jaune. Son regard fouille le mien.
- C’est vous n’est-ce pas ?
Sa voix s’est affermie.
Que répondre, il a déjà deviné, il n’est pas là par hasard dans ce compartiment, il m’a suivi à la trace, en fin limier qu’il est.
- La valise trouvée sur le quai, la femme en morceaux… Elle vous était infidèle, c’est ça ? N’ayez pas peur de parler, parfois ça soulage, mais avant laissez-moi vous passer ceci.

Ceci est une paire de menottes sorties prestement de la sacoche de cuir. Le train s’est immobilisé en rase campagne avec de longs soupirs, les flics investissent le compartiment et félicitent le commissaire. Des fragments de visages choqués s’inscrivent dans ma mémoire immédiate. Une grande lassitude fige mes membres.

Venise - Ferroviaire

On voit de drôle de chose dans un train...
Les langues qui se parlent dans un train ne sont jamais la mienne, et malgré une écoute patiente et ouverte, la mosaïque des dialectes des passagers est tellement compliquée et foisonnante, qu’il faudrait attendre le jour de Pentecôte pour dire enfin le vrai ensemble.

Il me reste à imiter les anges qui sur le quai des gares portent nos valises.
Je les vois avec nous dans ce train chahuter, faire du bruit, chanter danser jouer même de la musique sans commettre aucune indélicatesse.
Ils nous regardent nous surmener en courant sur les quais de gare.
Notre monde abonde de ces malentendus qu’aucun départ n’arrive à effacer.
Alors on voit des passagers fatigués, bercés entre le vrai et le faux dans la nuit.

Pendant que je m’endors sur l’épaule de mon voisin qui modèle des mots que je ne connais pas, mon rêve m’emporte vers Prague, Rome, ou Lisbonne. C’est un voyage dans le voyage à côté de chacun dans le présent et hors du temps.
Dans mon sommeil que le train bouleverse, j’invente des chemins et sculpte une nouvelle langue connue de tous.
Ma réserve de sommeil épuisée, me voilà dans ce drôle de train en train de regarder ma vie se perdre sur les rails soudés comme les ailes des anges.

Et par la colonne vertébrale du trajet qui ne mène nulle part sinon à soi j’attrape la correspondance pour rentrer chez moi.

Vegas sur Sarthe - Ferroviaire

Le destin du Malabar

On voit de drôles de choses dans un train... à commencer par cette chose collante glanée dans la salle des pas perdus et pas perdue pour tout le monde! Entre moonwalk et pas chassés j'essaie de transmettre ce cadeau d'un anonyme et indélicat mâchouilleur à mon voisin de banquette qui n'a pour seule excuse que celle d'être mon plus proche voisin.
Le destin d'une gomme à mâcher tient en peu de mots comme mastication, déambulation, claudication, plus rarement déglutition ou constipation, bref. C'est fou ce que le trajet semble interminable dans ce train plus régional qu'express... je n'ai pourtant aucune raison d'être pressé d'arriver à Vierzon puisque j'y rejoins Germaine qui n'aura - crise oblige - pas plus de fleurs que de bonbons mais bizarrement je n'ai pas peur de la perdre.
D'ailleurs depuis quelque temps je perds tout, hier c'était ce fameux triple A, ce matin c'est mon billet aller-retour et c'est ce qui m'inquiète le plus car je sais au moins ce qu'il m'a coûté... trente deux euros pour une soirée de merde au Macumba, quelques slows trop collés-trop serrés parce que je le vaux bien et ce régécolor parfumé naphtaline qui nous libère la piste plus vite qu'un chasse-neige à Roissy.

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Ice Man - Ferroviaire

(Résumé du dernier épisode : Farid El Guerrouj, journaliste, est convoqué par un mystérieux inconnu pour une interview. Après s’être rendu dans la chambre de ce Robert Fontenay, celui-ci lui demande de le tuer et commence à lui raconter son histoire. Mais ils sont interrompus. Kidnappé, menacé, Farid retrouve la trace de Fontenay et fuit un mystérieux ennemi dans des sous-sols avant de se retrouver dans une chapelle provençale.)

- On voit de drôles de choses dans un train..., reprend Fontenay, surtout quand on se retrouve dans un compartiment avec des inconnus. C’est ce qui m’est arrivé l’année dernière et c’est là que j’ai entendu la première fois parler de vous.
- De moi ?
- Oui, de vous, par deux inconnus à l’allure d’hommes d’affaire, comme on en rencontre dans les premières classes corail. Ils parlaient d’un journaliste dont « la prophétie » disait qu’il ferait échouer leur affaire.
- Vous allez me faire croire que ces deux personnes discutaient comme cela devant vous ?
- Oui… En réalité, ils ne savaient pas vraiment que j’étais là ou que je pouvais les entendre. Mais c’est une autre histoire. Laissez-moi poursuivre : donc ils parlaient d’une prophétie qu’un journaliste allait déjouer et qu’il faudrait vous éliminer mais au moment opportun.
- C’est pour cela que la dernière fois, lorsque l’on m’a kidnappé, on ne m’a pas tué ?
- Sans doute mais je ne l’ai pas compris tout de suite. Je ne peux pas vous dire qui ils sont sans que cela gêne l’accomplissement de cette prophétie. Je peux juste vous aider à l’accomplir et vous donner les éléments pour cela. C’est ma mission comme cela était ma mission de suivre ses individus.
- Donc je suis le jouet d’une prophétie, maintenant ! Et si je refuse de faire quoi que ce soit ?
- Vous ne pouvez pas. Cela s’accomplira avec ou sans votre consentement. Par le passé, j’ai déjà essayé d’aller contre le destin et sans succès. J’en ai souffert tant que l’éternité ne suffit même pas à étouffer le chagrin qui me ronge.
- Alors que dois-je faire ?
Fontenay se dirige alors vers une statue de la Vierge Marie et passe la main derrière, semblant chercher un objet. Il en ressort avec un médaillon, minuscule mais étincelant malgré l’obscurité qui règne dans ce coin de la chapelle.
- Prenez-ceci et partez d’ici. Vous irez à New York, chez mon ami Stanislas dont voici l’adresse. Apprenez par cœur cette adresse et détruisez là. Vous devez partir vite et le voir avant la fin de la semaine, sinon….Partez maintenant, vite, je sens qu’ils se rapprochent.
Farid, toujours vêtu de son accoutrement de bal masqué, n’essaye pas de comprendre, sentant que le danger lui commande d’obéir. Il suit son instinct, ou est-ce la volonté de Fontenay, et quitte le village par la forêt pour rejoindre une route et trouver un véhicule.

Où lire Ice Man

Toncrate – Ferroviaire

Le train jaune

On voit de drôles de choses dans un train jaune
qui circule en Cerdagne depuis Vernet-les-Bains
jusqu’à Latour-Carol, au milieu des sapins
à l’assaut des montagnes en jouant du klaxon.

Sur le pont de Gisclard, deux immenses pylônes
enrobés de papier comme des massepains,
font une haie d’honneur au petit train lambin
et à ses wagonnets qui suivent en colonne.

A l’entrée des tunnels c’est le pandémonium,
le paisible convoi devient le train fantôme
où l’on joue à crier, à mimer l’apeuré.

Si cet été, en Catalogne, vous allez
vous dorer la pilule, faites-vous trimballer
par le petit train jaune, vous ne regretterez.

Semaine du 30 janvier au 5 février 2012

Cette semaine, laissez là horoscopes et cartes du ciel, et partez exercer vos talents d'observateurs dans un contexte plus... ferroviaire. Vous avez toute liberté pour nous faire part de vos observations, hormis l'amorce : votre texte commencera impérativement par cette phrase : "On voit de drôles de choses dans un train..."

Vos participations doivent parvenir à l’adresse habituelle ; surtout ne manquez pas le dernier train, dimanche 5 février minuit, heure de Paris.

Bonne semaine !