Il n'y a pas de hasard

Cette robe te va très bien m'a dit mon fils. Cela tombe bien : ce soir c'est sortie "cinéma art et essai". Un film allemand en VO dans une petite salle de province. J'arrive à la dernière minute comme d'habitude, je gravis les escaliers menant au guichet sans omettre de saluer Mr T. pendu au téléphone. Joli sourire. Regard toujours aussi pétillant mais m'a-t-il seulement vue ? Une dizaine de personnes dans la salle en ce jour de semaine. Je m'installe au milieu d'une rangée vide. Un couple s'installe juste derrière moi. Je participe bien malgré moi à leur conversation. Ils parlent du Fils de l'autre qui m'a profondément émue la semaine dernière. L'envie me démange de leur donner mon avis.
Mr T. arrive près de moi et me salut une deuxième fois. Seuls deux sièges nous séparent.
"L'Amour et rien d'autre" : une intimité filmée avec beaucoup de pudeur mais sans pudibonderie ; une actrice principale époustouflante de vérité. J'aime. Seul hic : la chanson française du générique est d'une mièvrerie déconcertante. Cela me fait quitter la salle avant les autres spectateurs. Je m'attarde dans le hall d'entrée pour y lire le programme du mois à venir. Mr T. me rattrape à la sortie :

- Cela vous a plu ?

Une conversation s'engage. Echanges de point de vue sur un bout de trottoir. Douceur estivale. Je me sens troublée, happée par son enthousiasme pour cette actrice allemande. Il se sent un peu ridicule tout à coup de me dire tout cela. Mais non ! Je suis ravie de rencontrer une personne aussi passionnée.

Nos pas nous portent vers le parking.
- Où allez-vous ? me demande-t-il.
- Je rentre chez moi
Il y a comme un flottement. Je le sens hésitant.
- Bon, alors bonne soirée !

Il retourne à sa voiture. Moi à la mienne. Ma petite voix intérieure me dit de faire demi-tour, de courir vers lui, de lui dire que c'est trop bête de se séparer comme cela, qu'il n'est pas tard... Mais je ne l'écoute pas.

Par deux fois nos voitures se croisent sur le trajet du retour. Nous n'habitons qu'à quelques centaines de mètre l'un de l'autre et la fantaisie m'a pris de passer par sa rue et lui par la mienne.

L'idée m'a obsédée toute la journée du lendemain : lui écrire un SMS. Il n'a pas été bien difficile de trouver son numéro de portable.

Et maintenant me voilà à sec devant mon écran de portable désespérément vide.

Que lui écrire ? Que j'aurais aimé poursuivre notre conversation autour d'un verre ? Que j'aurais aimé me réchauffer encore à son l'enthousiasme débordant ? Que j'ai eu envie de voir cette actrice allemande si particulière dans un autre de ses films ? Que je le remercie de me l'avoir fait découvrir ? Oserais-je pousser plus loin en avouant j'ai eu une irrépressible envie de le toucher ?

Comment l'écrire ? Que va-t-il penser ? Ne vaut-il pas mieux rester dans l'ombre protectrice et étouffer mon désagréable sentiment d'inachevé ?

L'angoisse de la page blanche me prend. Je lève les yeux et mon regard se pose sur la rue, juste au moment où la silhouette de Mr T. la traverse !

J'ouvre ma porte précipitamment pour que cette histoire ne reste pas page blanche...