Un irrésistible patchwork d’objets surgissait dans mon
esprit.*
-Quai de gare, chuintement de la vapeur, odeur de la
chaudière, cambouis, poussière,
Conducteur à
l’impossible moustache.
Puissant coup de sifflet de la locomotive, et le silence
mélancolique qui s’en suivait.*
D’accord, d’accord je reconnais que ce sentimentalisme
m’empêche de vivre pleinement avec mon temps.
Le terme de chemin de fer ne déchaine plus les esprits ni les
passions !!! J’en conviens.
Les curieux soupirs de la locomotive à vapeur et la montre à
gousset du conducteur moustachu sont gravés en moi à tout
jamais.
L’automobile, le camion, l’autocar sont tous des cousins
rabougris de la locomotive quand j’y pense. Elle était si
parfaite avec sa suite cliquetante.
J’ai attaché la fermeture éclair de ma valise pour tout
refaire à zéro. Il me restait vingt minutes avant que le train
ne débouche dans la vallée. J’attendais pour la énième fois
le cheval de fer. Et son curieux grondement s’est emparé
de toutes les synapses de mon cortex sensitif. Au fur et à
mesure que le bruit s’amplifiait je dissociais les vibrations
profondes presque imperceptibles du sol.
Le cliquetis des roues contre les soudures du rail.
-le ronronnement des turbines du moteur diesel.
-l’irrégularité du clic Tam Tam des attelages.
_le frémissement métallique des deux cymbales frottées très
vite l’une contre l’autre.
Et là j’ai aperçu l’œil brulant de la locomotive qui émergeait
de la brume.
Elle s’avançait comme un animal enragé qui ne voyait
plus, mais elle n’avait ni écume aux lèvres et ne provoquait
point la terreur générale.
Ce monde, mon monde a disparu écrasé par les nouvelles
technologies. Comment ce mastodonte d’acier aux
mécanismes huilés et odorants pouvait-il disparaitre ?
Je voudrais le condamner aux galops éternels.