Tendu entre deux arbres, le hamac se balance doucement au soleil; elle se dit qu'elle va remonter chercher son bouquin et s'y allonger un moment en attendant que la maison se réveille. Au lieu de cela elle entre dans la salle de bain et décroche un vieux peignoir informe qui pendouille sur un cintre.

C'est un peignoir d'éponge blanche élimée, maculé de tâches brunes. Depuis des années elle s'en sert pour se protéger quand elle se fait des couleurs « maison ». Elle se souvient du jour où elle a acheté ce peignoir. Il y a peut-être 30 ans. Elle l'avait trouvé à une semaine du Blanc au Monoprix de la rue Edith Cavell. Depuis des mois elle tannait sa mère pour avoir un peignoir à elle, en éponge bien lourde et moelleuse. Elle avait sa claque des éternelles serviettes de bain familiales un peu trop râpeuses, jamais assez enveloppantes, et un peignoir lui semblait le summum de la volupté. Le dimanche matin, elle s'était promenée pendant des mois avec délice dans l'appartement familial, nue sous son peignoir blanc, sans se préoccuper des coups d'œils réprobateurs et amusés de sa mère. Son peignoir l'avait suivie. Elle l'avait d'abord partagé avec son amoureux, puis lui en avait offert un à lui; les trois garçons avaient toujours eu chacun leur peignoir. Et puis son amoureux lui en avait offert un neuf, très beau. Alors, depuis des années le vieux peignoir blanc a été recyclé dans la protection contre les taches indélébiles des teintures Liliane.

Au tiroir de la cuisine elle trouve la grosse paire de ciseaux de couture qui ne lui servent jamais.

Elle s'assied dans le hamac et étale dans l'herbe le peignoir taché; Les ciseaux hésitent un peu au bord du tissu, le temps de franchir l'épaisseur de l'ourlet. On a toujours besoin de vieux chiffons dans une maison, non? Méticuleusement, avec application, elle taillade dans le tissu trop mou. Des petits morceaux, des grands morceaux, des longs, des presque carrés; elle y va franchement, avec un enthousiasme croissant à chaque nouveau coup de ciseaux. Les lames mal aiguisées accrochent sur l'étoffe effilochée. Elle insiste, elle force, prenant parfois les ciseaux à deux mains, les doigts douloureux.

Elle découvre avec étonnement le plaisir qu'elle éprouve dans cette mise en charpie. Cela lui rappelle sa jubilation quand elle s'attaque chaque année au débroussaillage de la haie qui dissimule la citerne de gaz. Le rosier grimpant, le gros laurier, les lianes du passiflore, les tiges de bignonia, les ronces et les orties s'emmêlent joyeusement, recouvrant la citerne devenue totalement insoupçonnable; Elle progresse au sécateur, en corps à corps avec la végétation. Protégée par une bonne paire de gants, elle empoigne à pleine main les tiges qu'elle sectionne avec énergie, presque avec rage. Elle a hâte de terminer, mais ne semble pas pouvoir s'arrêter. Le plaisir de faire place nette, d'éclaircir, de tailler dans le vif.

Hier soir, à cet instant de conscience incertaine, juste au bord du sommeil, elle a vu une image bizarre. Devant la baie vitrée d'une fenêtre d'immeuble, un corps allongé montait lentement, comme hissé par des cordes. On n'en voyait ni la tête, ni les pieds, hors champs; seul le tronc et les jambes passaient devant l'encadrement de la fenêtre. Elle a reconnu son père.