Chercher ses mots - Prosopopée
Par Les Impromptus, lundi 25 juin 2012 à 10:08 :: Prosopopée :: #11031 :: rss
LE PEIGNOIR
Elle s'est levée de bonne heure et de bonne humeur. Elle a juste enfilé un jean et un tee-shirt. La machine à café ronronne dans le silence de la maison encore endormie. Au miroir de la salle de bain elle a contemplé avec satisfaction les racines argentées qui lui donnent maintenant un air étrange. Les mèches blanches s'enfoncent mystérieusement dans la tignasse brune. Elle n'est pas encore tout à fait certaine de supporter la progression trop lente du blanc qui commence à lui donner l'allure négligée d'une ménagère épuisée. Elle rêve d'une mousseuse chevelure d'un blanc éclatant. Incongru ? Pieds nus sur le carrelage de la cuisine. Elle repense à la soirée d'hier. Une soiré toute légère sur une place de village, comme elle n'en avait pas vécue depuis longtemps. La mairie pavoisée; une scène illuminée; les longues tablées nappées de blanc; des standards pop et jazzy; une piste de danse sur le calcaire; les cuivres, les accords de basse, les trois petites chanteuses qui trémoussaient leur vingt ans et se donnaient comme des pro sous les feux de la rampe; le rosé frais et les anguilles persillées. La tête dans les étoiles; les pétards; le feu d'artifice. La chaleur des bras de son amoureux.
Assise dans le vieux fauteuil de bois sous la véranda elle contemple le jardin. L'explosion de la lavande au bout de l'allée, juste devant les grappes lourdes du bignonia; le noyer et les chardons; les herbes folles, les graminées, les lavatères qui émergent entre les cosmos et les capucines.
Tendu entre deux arbres, le hamac se balance doucement au soleil; elle se dit qu'elle va remonter chercher son bouquin et s'y allonger un moment en attendant que la maison se réveille. Au lieu de cela elle entre dans la salle de bain et décroche un vieux peignoir informe qui pendouille sur un cintre.
C'est un peignoir d'éponge blanche élimée, maculé de tâches brunes. Depuis des années elle s'en sert pour se protéger quand elle se fait des couleurs « maison ». Elle se souvient du jour où elle a acheté ce peignoir. Il y a peut-être 30 ans. Elle l'avait trouvé à une semaine du Blanc au Monoprix de la rue Edith Cavell. Depuis des mois elle tannait sa mère pour avoir un peignoir à elle, en éponge bien lourde et moelleuse. Elle avait sa claque des éternelles serviettes de bain familiales un peu trop râpeuses, jamais assez enveloppantes, et un peignoir lui semblait le summum de la volupté. Le dimanche matin, elle s'était promenée pendant des mois avec délice dans l'appartement familial, nue sous son peignoir blanc, sans se préoccuper des coups d'œils réprobateurs et amusés de sa mère. Son peignoir l'avait suivie. Elle l'avait d'abord partagé avec son amoureux, puis lui en avait offert un à lui; les trois garçons avaient toujours eu chacun leur peignoir. Et puis son amoureux lui en avait offert un neuf, très beau. Alors, depuis des années le vieux peignoir blanc a été recyclé dans la protection contre les taches indélébiles des teintures Liliane.
Au tiroir de la cuisine elle trouve la grosse paire de ciseaux de couture qui ne lui servent jamais.
Elle s'assied dans le hamac et étale dans l'herbe le peignoir taché; Les ciseaux hésitent un peu au bord du tissu, le temps de franchir l'épaisseur de l'ourlet. On a toujours besoin de vieux chiffons dans une maison, non? Méticuleusement, avec application, elle taillade dans le tissu trop mou. Des petits morceaux, des grands morceaux, des longs, des presque carrés; elle y va franchement, avec un enthousiasme croissant à chaque nouveau coup de ciseaux. Les lames mal aiguisées accrochent sur l'étoffe effilochée. Elle insiste, elle force, prenant parfois les ciseaux à deux mains, les doigts douloureux.
Elle découvre avec étonnement le plaisir qu'elle éprouve dans cette mise en charpie. Cela lui rappelle sa jubilation quand elle s'attaque chaque année au débroussaillage de la haie qui dissimule la citerne de gaz. Le rosier grimpant, le gros laurier, les lianes du passiflore, les tiges de bignonia, les ronces et les orties s'emmêlent joyeusement, recouvrant la citerne devenue totalement insoupçonnable; Elle progresse au sécateur, en corps à corps avec la végétation. Protégée par une bonne paire de gants, elle empoigne à pleine main les tiges qu'elle sectionne avec énergie, presque avec rage. Elle a hâte de terminer, mais ne semble pas pouvoir s'arrêter. Le plaisir de faire place nette, d'éclaircir, de tailler dans le vif.
Hier soir, à cet instant de conscience incertaine, juste au bord du sommeil, elle a vu une image bizarre. Devant la baie vitrée d'une fenêtre d'immeuble, un corps allongé montait lentement, comme hissé par des cordes. On n'en voyait ni la tête, ni les pieds, hors champs; seul le tronc et les jambes passaient devant l'encadrement de la fenêtre. Elle a reconnu son père.
Commentaires
1. Le lundi 25 juin 2012 à 11:35, par quebre
2. Le lundi 25 juin 2012 à 13:05, par chercher ses mots
3. Le lundi 25 juin 2012 à 13:39, par vegas sur sarthe
4. Le lundi 25 juin 2012 à 17:13, par EVP
5. Le lundi 25 juin 2012 à 22:13, par ABC
6. Le lundi 25 juin 2012 à 22:41, par Lily
7. Le mardi 26 juin 2012 à 13:19, par venise
8. Le mercredi 27 juin 2012 à 09:20, par Chri
9. Le mercredi 27 juin 2012 à 14:19, par Claudie
10. Le mercredi 27 juin 2012 à 20:11, par Lira
11. Le mercredi 27 juin 2012 à 20:55, par lilou
12. Le vendredi 29 juin 2012 à 10:02, par emma
13. Le dimanche 1 juillet 2012 à 21:27, par Noisette
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