Je suis l’abat-jour du passé, vous n’en trouverez plus un seul comme moi dans ce pays ou ailleurs, mais elle m’aime et suspendu au plafond, j’orne le centre de la chambre à coucher. Il faut dire que, même vieux et démodé, je suis beau. Frangé de blanc, mon bel arrondi orné de grandes fleurs bleues stylisées a quelque chose d’oriental. Quand elle ouvre la fenêtre, je me balance doucement. Couchée, si elle lève les yeux, elle me contemple et, peu à peu hypnotisée, voit dans mes volutes qui s’embrouillent des mexicains assis, sous leur immense chapeau, en un complot dont elle invente les noirceurs !
Quelquefois elle me décroche et me plonge dans la baignoire. Je sèche très vite. Mais je m’use à chaque lavage; La dernière fois, j’ai perdu un lambeau du voile qui protégeait mon ampoule. Elle a simplement enlevé toute la doublure et m’a rependu, aussi frais qu’au premier jour.
J’ai été de tous les déménagements (et Dieu sait si elle a la bougeote !) ; j’ai vu disparaître des armoires, des miroirs, remplacés ou non. Moi, je demeure. Je me suis attaché à elle, à ses manies, à ses bouquins, à son chat. Je vois tout de haut, je sais si elle est triste et si elle reçoit des amis dans la pièce voisine, je sais si elle est gaie.
Elle pense que j’ai une âme. Et (je vous le dis en confidence); je crois qu’elle en a une aussi...

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