L'Arpenteur d'étoiles - Piquant
Par Les Impromptus, mardi 10 juillet 2012 à 22:08 :: Piquant :: #11092 :: rss
Une drôle d'histoire pas drôle.
Am, stram, gram … am, stram, gram … Il tourne en suivant le cercle qu’il a dessiné dans le sol gris et sale. Il tourne en marmonnant. Plutôt, en psalmodiant cette comptine. Am, stram, gram … am, stram, gram. Il avance lentement, les bras collés le long de son corps, court, râblé vêtu d’un sweat sombre. Il a enfilé une espèce de collant gris sur ses jambes malingres. Aux pieds, il a mis des chaussures à semelles compensées très hautes. Elles donnent une allure encore plus absurde à sa démarche circulaire. Il monte le genou plié devant lui, puis étend la jambe et la pose pour prolonger le même déplacement symétrique avec l’autre jambe. Il bouge la tête par à coup d’avant en arrière ou de droite à gauche. Par petits mouvements vifs. Am, stram, gram … am, stram, gram …
Elle ne voit pas le visage. A peine les yeux derrière le masque confectionné maladroitement avec des plumes sans doute ramassées au hasard des rues. Mais devant ce masque, un bec immense en métal brillant, acéré et coupant.
Am, stram, gram … et de temps en temps, pic et pic et colegram. Et chaque « pic » est accompagné d’un coup de bec sur une partie de son corps. Elle essaie de ne pas crier, mais c’est plus fort qu’elle. Alors elle hurle quand l’extrémité pointue frappe son bras ou son épaule.
Et lui continue sa psalmodie.
Elle s’est réveillée tout à l’heure, liée à un poteau, élément de la structure métallique de l’usine désaffectée perdue dans une friche industrielle en périphérie de la ville. Il l'a légèrement assommée. Légèrement mais suffisamment pour qu’elle perde à moitié connaissance et qu’il ait pu la transporter jusque dans ce dépôt immonde. Elle a bien remarqué aussi que ses liens n’était pas trop serrés. Mais elle n’ose rien, tétanisée par la peur qui envahit tout son être. L’incompréhension, la terreur et le dégoût absolu que lui inspire la chose qui tourne autour d’elle et dont le bec luisant vient la piquer, régulier et précis.
Il ne l’a pas déshabillée. Juste attachée pieds et bras. Elle se raccroche au fait d’avoir toujours ses vêtements pour penser qu’il ne la violera pas. Elle veut réfléchir, mais chaque coup lui arrache un cri de douleur. Elle voit des étoiles rouges se former au travers du tissu de son chemisier, lorsque plusieurs coups sont portés au même endroit.
Il a stoppé sa ronde et s’est approché d’elle. Il est derrière. Il pose sa tête sur son épaule. Elle frissonne d’horreur au contact des plumes. Elle pense qu’il doit être assez petit, puisque même avec ses haut talons, il arrive simplement à sa taille à elle. Devant elle, le long bec de fer. Il parle :
- Alors m’dame vous racontez toujours des histoires drôles à vos élèves ? Pour les détendre, pour en faire des complices ? Hein, c’est bien ça, des complices ?
Elle bredouille quelque chose d’incompréhensible. Elle imagine vaguement que ce doit être un ancien élève du collège où elle enseigne encore.
Il a pris une cigarette et l’a allumée. Il la porte à ses lèvres à elle :
- Tenez, m’dame fumez et vous verrez un peu mieux …
Elle tire un bouffée maladroite. Il a mis sa main sur sa bouche et contre son nez.
- Avalez m’dame, sinon c’est pas la peine.
Alors elle avale et s’étouffe à moitié. L’autre émet un rire grinçant qui lui dit confusément quelque chose. Une autre bouffée, puis une autre. Elle tente :
- C’est … c’est pas du tabac ?
- Ah ben non m’dame, c’est d’l’herbe. Et d’la bonne crois moi. Tiens j’vais te tutoyer m’dame. Tu veux bien, hein. Sa voix était devenue plus mielleuse.
- Et cette histoire drôle, c’est toujours la même je parie. Celle de l’oiseau.
- Vous êtes malade.
Le coup de bec l’atteignit sur le sein droit. Elle poussa un cri.
- J’suis pas malade m’dame. Demande pardon. J’suis pas malade.
Elle bredouilla :
- Pardon.
- Ca va. J’vais te rafraîchir la mémoire. Mais d’abord tiens une autre taf et puis une autre. On tire sur le même joint. C’est chouette non ? M’dame Cazin et le petit Jacques qui tirent sur les mêmes joints.
Ca y est elle se souvient. Le petit Jacques. Il doit bien y avoir une quinzaine d'années. Un élève un peu bizarre qui était arrivé dans sa classe de cinquième à la rentrée de Noël. Et elle qui avait raconté son histoire pour détendre les gamins. Sans avoir prêté attention plus que ça au nom du nouveau. Petit bonhomme un peu contrefait, un peu myope. Le type même de la tête de turc.
- Le p’tit Jacques. Je vois que ça te revient m’dame. J’vais te la redire l’histoire drôle. Ou plutôt non, tiens. C’est toi qui vas la dire.
- Non, s’il vous plait. Je suis désolée.
Il hurla à son oreille : trop tard, trop tard. Raconte ou je pique encore plus fort.
- Non, non. Voilà : un enfant est assis dans l’herbe et voit un grand oiseau tourner au dessus de lui. Il le montre du doigt et s’écrie « tapon, tapon ». Elle tousse. La fumée lui monte à la tête. Elle rit même un peu.
- C’est bien m’dame ; vas-y continue.
- L’enfant recommence à plusieurs reprises en pointant du doigt l’oiseau dans le ciel « tapon, tapon ». Alors l’oiseau excédé descend près de l’enfant, se pose à côté et lui dit : héron, héron petit, pas tapon.
- Elle était marrante hein, m’dame ? Et les gars de la classe ils étaient morts de rire. Ils savaient que je m’appelais Jacques Tapon. Toi aussi, hein m’dame tu le savais. Tiens un autre joint. On va se le faire à deux encore et puis après …
- Non je t’assure … je vous assure je n’avais pas fait le rapprochement.
- N’empêche. En une fraction de seconde je suis devenu "le héron". Moi qui étais petit, un peu gros, un peu boiteux, un peu myope. Le héron, ça faisait rire tout le monde. Tiens héron attrape le ballon ; tiens, ramasse ton cartable ; tiens, héron, montre nous ta quéquette de héron ; tiens héron, bois ; tiens mange. J’t’dis pas m’dame ce que j’ai du boire ou manger. A cause de toi, m’dame. A cause de toi. En quelques minutes tu avais bousillé le restant de ma vie. Le héron, je l'ai trimballé partout après. Quand je trouvais un boulot j'avais toujours l'impression d'être le héron pour quelqu'un qui "savait" et qui riait derrière mon dos. Pourtant c'est beau un héron dans le ciel, c'est beau ... Moi je suis ridicule. ridicule et laid.
L’herbe faisait de plus en plus effet. Ils riaient et pleuraient à moitié. Lui avec sa tête en plume et son bec au bout tâché de sang. Elle attachée à son poteau en fer, dodelinant de la tête regardant sans plus bien comprendre son chemisier blanc se teinter peu à peu de rouge
Il l'a forcée à en fumer encore une et puis il l’a détachée. Elle était incapable de réaction sinon par de grands gestes incontrolés. Ils sont montés à l’étage de l’atelier par un escalier glissant. Ils se tenaient l’un l’autre. Puis ils se sont approchés des grandes baies aux vitres cassées. Tout au bord.
- Tu te rappelles comment tu finissais ton histoire, m’dame ? Tu disais toujours : une anecdote qui ne manque pas de piquant. Il éclata d’un rire hystérique auquel elle répondit d’un rire semblable.
Ils étaient maintenant au bord du vide, au bord de la nuit. En bas une dalle béton vaguement éclairée par un rai de lune.
- Tu vois m’dame, je vais te prouver que je suis vraiment un oiseau. Un grand oiseau qui joue avec le vent. On va s’envoler ensemble. Il la poussa d’une bourrade et sauta avec elle. Son cri vrilla dans le ciel de la nuit.
On les retrouva trois jours plus tard. Le bec de l’un fiché dans le cœur de l’autre. Le policier qui fit la découverte toucha du doigt la pointe métallique.
- Le salaud, il l’avait bien aiguisé.
Commentaires
1. Le mardi 10 juillet 2012 à 22:20, par L'Arpenteur d'étoiles
2. Le mercredi 11 juillet 2012 à 07:53, par L'Arpenteur d'étoiles
3. Le mercredi 11 juillet 2012 à 08:13, par gballand
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