Il a stoppé sa ronde et s’est approché d’elle. Il est derrière. Il pose sa tête sur son épaule. Elle frissonne d’horreur au contact des plumes. Elle pense qu’il doit être assez petit, puisque même avec ses haut talons, il arrive simplement à sa taille à elle. Devant elle, le long bec de fer. Il parle :
- Alors m’dame vous racontez toujours des histoires drôles à vos élèves ? Pour les détendre, pour en faire des complices ? Hein, c’est bien ça, des complices ?
Elle bredouille quelque chose d’incompréhensible. Elle imagine vaguement que ce doit être un ancien élève du collège où elle enseigne encore.
Il a pris une cigarette et l’a allumée. Il la porte à ses lèvres à elle :
- Tenez, m’dame fumez et vous verrez un peu mieux …
Elle tire un bouffée maladroite. Il a mis sa main sur sa bouche et contre son nez.
- Avalez m’dame, sinon c’est pas la peine.
Alors elle avale et s’étouffe à moitié. L’autre émet un rire grinçant qui lui dit confusément quelque chose. Une autre bouffée, puis une autre. Elle tente :
- C’est … c’est pas du tabac ?
- Ah ben non m’dame, c’est d’l’herbe. Et d’la bonne crois moi. Tiens j’vais te tutoyer m’dame. Tu veux bien, hein. Sa voix était devenue plus mielleuse.
- Et cette histoire drôle, c’est toujours la même je parie. Celle de l’oiseau.
- Vous êtes malade.
Le coup de bec l’atteignit sur le sein droit. Elle poussa un cri.
- J’suis pas malade m’dame. Demande pardon. J’suis pas malade.
Elle bredouilla :
- Pardon.
- Ca va. J’vais te rafraîchir la mémoire. Mais d’abord tiens une autre taf et puis une autre. On tire sur le même joint. C’est chouette non ? M’dame Cazin et le petit Jacques qui tirent sur les mêmes joints.

Ca y est elle se souvient. Le petit Jacques. Il doit bien y avoir une quinzaine d'années. Un élève un peu bizarre qui était arrivé dans sa classe de cinquième à la rentrée de Noël. Et elle qui avait raconté son histoire pour détendre les gamins. Sans avoir prêté attention plus que ça au nom du nouveau. Petit bonhomme un peu contrefait, un peu myope. Le type même de la tête de turc.
- Le p’tit Jacques. Je vois que ça te revient m’dame. J’vais te la redire l’histoire drôle. Ou plutôt non, tiens. C’est toi qui vas la dire.
- Non, s’il vous plait. Je suis désolée.
Il hurla à son oreille : trop tard, trop tard. Raconte ou je pique encore plus fort.
- Non, non. Voilà : un enfant est assis dans l’herbe et voit un grand oiseau tourner au dessus de lui. Il le montre du doigt et s’écrie « tapon, tapon ». Elle tousse. La fumée lui monte à la tête. Elle rit même un peu.
- C’est bien m’dame ; vas-y continue.
- L’enfant recommence à plusieurs reprises en pointant du doigt l’oiseau dans le ciel « tapon, tapon ». Alors l’oiseau excédé descend près de l’enfant, se pose à côté et lui dit : héron, héron petit, pas tapon.

- Elle était marrante hein, m’dame ? Et les gars de la classe ils étaient morts de rire. Ils savaient que je m’appelais Jacques Tapon. Toi aussi, hein m’dame tu le savais. Tiens un autre joint. On va se le faire à deux encore et puis après …
- Non je t’assure … je vous assure je n’avais pas fait le rapprochement.
- N’empêche. En une fraction de seconde je suis devenu "le héron". Moi qui étais petit, un peu gros, un peu boiteux, un peu myope. Le héron, ça faisait rire tout le monde. Tiens héron attrape le ballon ; tiens, ramasse ton cartable ; tiens, héron, montre nous ta quéquette de héron ; tiens héron, bois ; tiens mange. J’t’dis pas m’dame ce que j’ai du boire ou manger. A cause de toi, m’dame. A cause de toi. En quelques minutes tu avais bousillé le restant de ma vie. Le héron, je l'ai trimballé partout après. Quand je trouvais un boulot j'avais toujours l'impression d'être le héron pour quelqu'un qui "savait" et qui riait derrière mon dos. Pourtant c'est beau un héron dans le ciel, c'est beau ... Moi je suis ridicule. ridicule et laid.

L’herbe faisait de plus en plus effet. Ils riaient et pleuraient à moitié. Lui avec sa tête en plume et son bec au bout tâché de sang. Elle attachée à son poteau en fer, dodelinant de la tête regardant sans plus bien comprendre son chemisier blanc se teinter peu à peu de rouge

Il l'a forcée à en fumer encore une et puis il l’a détachée. Elle était incapable de réaction sinon par de grands gestes incontrolés. Ils sont montés à l’étage de l’atelier par un escalier glissant. Ils se tenaient l’un l’autre. Puis ils se sont approchés des grandes baies aux vitres cassées. Tout au bord.

- Tu te rappelles comment tu finissais ton histoire, m’dame ? Tu disais toujours : une anecdote qui ne manque pas de piquant. Il éclata d’un rire hystérique auquel elle répondit d’un rire semblable.

Ils étaient maintenant au bord du vide, au bord de la nuit. En bas une dalle béton vaguement éclairée par un rai de lune.
- Tu vois m’dame, je vais te prouver que je suis vraiment un oiseau. Un grand oiseau qui joue avec le vent. On va s’envoler ensemble. Il la poussa d’une bourrade et sauta avec elle. Son cri vrilla dans le ciel de la nuit.

On les retrouva trois jours plus tard. Le bec de l’un fiché dans le cœur de l’autre. Le policier qui fit la découverte toucha du doigt la pointe métallique.
- Le salaud, il l’avait bien aiguisé.