Ils étaient deux, côte à côte, enfoncés, effondrés même, au plus profond du creux des sièges, leurs converse délabrées, délacées, délavées, alanguies sur celui de devant. Ils étaient deux. Leurs quatre interminables jambes enfouies dans des jeans bien trop grands mais bien trop courts, leurs maigres bustes couverts de chemises trop petites mais bien trop boutonnées. Ils étaient deux côte à côte avec chacun un casque sur les oreilles, leurs yeux invisibles derrière des lunettes de soleil, mâchant et remâchant des gommes à la chlorophylle, leurs cheveux en batailles dérangées coiffés avec des pinces anglaises. Ils lisaient, les deux. Chacun un livre. Enfin ils en avaient chacun un ouvert devant le noir de leurs lunettes. Ils étaient deux et je m’amusais de les regarder faire. De leurs sacs dépassaient des convocations pour l’épreuve du baccalauréat de philo du matin. Celle qui les attendait sans doute au Lycée de la ville où ils se rendaient.

Ils devaient lire puisque de temps à autre, ils tournaient les pages de leurs livres. Ce geste insensé était accompagné d’un souffle, comme d’un d’une baleine blanche qui, sans doute accompagnait le geste, le poussant. C’était un souffle d’encouragement à cet effort visiblement demandeur d’une énergie impensable. Et puis, le silence revenait jusqu’à la page suivante. Un moment l’un a dit :

___ J’en ai marre de çui là.

Comme l’autre ne réagissait pas, il a répété en détachant chaque syllabe :

___ Me fait chi er ce li vre…

Alors l’autre lui tendant le sien :

___Tiens donne ton Spinoza, je te passe l'Épicure…

___ Ah non j’ai horreur de ça ! J’en ai trop peur, des piqures.

Ils ont ri, tous les deux, dans ce wagon, mais ils ont ri.

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