Mardi
En partant, ce matin, j'ai croisé Alphonsine, la voisine. Et crois-le ou non, pour une fois, ça ne m'a même pas ennuyée qu'elle me décrive en détail le nouvel amoureux de la fille du concierge, ni qu'elle me raconte le dernier épisode de « Amour, Gloire et Beauté». Je suis arrivée en retard a l'école, mais je m'en fiche un peu, parce que dans une semaine, je n'y vais plus du tout, au collège Saint-Antoine. Ça existe, les commères, au Canada?
Mercredi
Aujourd'hui, il faisait soleil, le temps était doux, la voisine n'a même pas encore rentré ses plantes vertes, et pourtant, avec maman, nous avons couru les magasins à la recherche des bonnets les plus chauds, des vestes les plus épaisses, des écharpes les plus douces. En rentrant, papa m'a montré la météo sur internet. A Calgary, il neige! Si ça se trouve, je vais mourir d'hypothermie, ou me transformer en glaçon...
Jeudi
En cours d'anglais, je travaille comme si ma vie en dépendait. Ma vie en dépend un peu, d'ailleurs... En math, j'ai laissé tomber. Il paraît que dans ma nouvelle école, il n'ont pas du tout le même programme qu'ici. En cours de français, je me laisser bercer par cette langue que je n'entendrai plus guère. Elle n'était, jusqu'alors, qu'un moyen de communication, mais elle est devenue l'une des seules choses auxquelles je pourrai me raccrocher, de l'autre côté de l'Atlantique. Je veux la conserver comme une pierre précieuse. Et si, dans vingt ou trente ans, j'avais totalement oublié le français? De toute façon, je continuerai à écrire mon journal, et certainement pas en anglais. Et j'écrirai aussi à Ambre, Caroline, Tata Jeanne...
Vendredi
J'essaie d'imprimer dans mon cerveau tous les détails de mon école. L'odeur de la cantine, les murs repeints de blanc il y a un mois à peine, l'atmosphère de la bibliothèque et celle de la cour de récré. Les élèves que je ne connais pas mais que je croise tous les jours, ceux que je connais, mais pas tant que ça, et ceux que j'aime tellement que je voudrais les emporter dans ma valise. Les profs qui nous endorment, ceux qui nous crient dessus, ceux qui se prennent pour nos meilleures potes, ceux qui font des blagues au kilomètre... La gentille secrétaire, la dame de la cantine dont le visage s'illumine quand un élève lui dit bonjour, le concierge bourru... Comment ce sera, au Canada? Mieux, pire, ou juste différent?
Samedi
Aujourd'hui, j'ai dit au revoir à mes copines. On s'est échangé nos adresses, même si je connais déjà les leurs par cœur, on a discuté longtemps dans le parc, à l'ombre de notre arbre préféré, puis, lorsqu'on a eu trop froid, on a été manger des crêpes chez Léo et Léa, la meilleure crêperie du monde, à notre avis. Mes copines ont pris des crêpes au sirop d'érable. Moi pas. J'aurai bien le temps d'en manger, au Canada... A la fin, on s'est serrées dans les bras, aussi théâtralement qu'au cinéma, sauf que là, c'était triste pour de vrai. A la maison, j'avais une boule au fond de la gorge, parce que ce sont mes copines qui vont me manquer par-dessus tout. Je me suis couchée dans ma chambre vide, et même les musiques de Simple Plan, la seule chose qui me rend un peu moins triste de partir au Canada, n'ont pas réussi à me consoler.
Dimanche
Depuis huit heures du matin, papa et maman courent partout, règlent les derniers détails, alors qu'en vérité, ils sont réglés depuis des mois, vérifient mille fois les papiers d'identité, les billets d'avion, l'itinéraire qui conduit à notre nouvelle maison alors qu'ils pourraient le dessiner à l'envers les yeux fermés, s'engueulent et se réconcilient toutes les dix minutes. Ils ne sont pas les seuls à s'inquiéter: c'est la troisième fois que quelqu'un nous téléphone pour nous faire promettre d'appeler dès qu'on arrive. Tout ça me rend folle, alors je me suis enfermée dans les toilettes pour écrire, avec Janis Joplin qui s'égosille dans les écouteurs de mon ipod.
Lundi
Ici, à Calgary, tout est blanc de neige. En France, c'est aussi l'hiver, mais moins, j'ai l'impression. Ce n'est pas encore un vrai hiver, en tout cas.
Dans ma classe, je ne suis pas la seule nouvelle. Il y a un beau Québécois, arrivé il y a trois jours. Aussi paumé et aussi francophone que moi. Avec le plus bel accent du monde et des yeux incroyables; la couleur du Saint-Laurent sous la brume, a-t-il dit. Je vais me coucher tôt ce soir, à cause du décalage horaire (ici on dit Jet Lag), mais je crois que je ferai de beaux rêves...